Tenir le cap, pas l'illusion du contrôle
J'avais laissé une autorisation ancienne tenir lieu de décision présente.
Prenez un peu de recul. Rappelez-vous la dernière action que vous avez posée sans approbation.
J'ai fait l'exercice. La liste est longue. Ma trajectoire de rebelle m'a fait prendre plusieurs risques calculés… ou pas.
Ma dernière action non approuvée, pourtant, je ne l'ai pas vraiment posée. Je l'avais autorisée il y a des années.
Un matin, un courriel : le paiement de mon compte LinkedIn Premium a été confirmé. Renouvellement automatique. Je l'ai mis sur mon compte de dépenses. L'approbation est venue après, sous forme de note de frais.
LinkedIn n'a rien fait de mal. Avec le renouvellement automatique, vous dites oui une fois, et votre silence dit oui ensuite. La décision continue de s'exécuter sans que vous la réexaminiez.
Un renouvellement applique une règle fixe une fois par année. Un agent d'IA peut agir beaucoup plus souvent, avec une marge de décision que mon abonnement n'a pas.
Vous pouvez croire vos TI maîtrisées, jusqu'au jour où quelque chose que personne n'avait anticipé fait surface.
L'IA pousse plus loin la logique du renouvellement. Un agent agit à votre place, dans les limites que vous lui avez données. Vous ne validez plus chacun de ses gestes. Vous devez pourtant pouvoir le voir, le corriger, l'arrêter.
L'inventaire, le rapport, le tableau de bord donnent une impression de maîtrise. Ils décrivent ce qu'on a déjà observé. L'agent, lui, continue d'agir pendant qu'on les lit.
Pour sortir de cette illusion, il faut d'abord mettre un nom sur les choses.
Prenons mon abonnement.
Qui a autorisé le paiement ? Moi, il y a des années.
Qui a décidé de renouveler ? Moi, il y a des années.
Qui répond de la dépense ? Moi, aujourd'hui.
Trois fois moi. Et pourtant, cette année, personne n'a décidé. J'avais laissé une autorisation ancienne tenir lieu de décision présente.
Pour un agent d'IA, les conséquences peuvent dépasser de loin une facture d'abonnement.
Posez donc les questions à l'envers à votre système le plus autonome. D'abord : qui répond quand il se trompe ? Ensuite : qui décide de ce qu'il a le droit de faire ? Enfin seulement : qui autorise le périmètre où il agit ?
Ce n'est plus « qu'avons-nous le droit de faire ». C'est « de quoi sommes-nous prêts à répondre ».
Une enquête menée par Workday auprès de 3 200 employés et dirigeants de grandes entreprises, publiée en janvier 2026, montre le décalage : dans près de neuf organisations sur dix, moins de la moitié des postes avaient été revus pour tenir compte de l'IA. Les outils changent. Les rôles attendent.
Et même un nom ne suffit pas. Une intention, même endossée, peut dériver : les données se déplacent, les usages débordent, les systèmes évoluent. Gouverner comme si l'on pouvait figer le cap une fois pour toutes, c'est oublier qu'il faudra le corriger.
Une bouteille à la mer et un navire suivent tous deux une trajectoire. La bouteille ne doit la sienne qu'aux courants. Le navire, lui, tient un cap : quelqu'un corrige, sans relâche, l'écart entre là où il va et là où il devrait aller.
Déployer une IA sans gouvernance, c'est la jeter à la mer. La gouverner, c'est accepter la barre.
Alors, chez vous, qui tient la barre ? Nommez cette personne. Maintenant. Puis précisez son mandat : ce qu'elle observe, ce qu'elle peut corriger et dans quelles conditions elle peut suspendre l'agent.
Mon abonnement se renouvellera l'an prochain. Cette fois, je l'aurai décidé.
Ce texte prolonge une chronique parue dans Les Affaires : L'apprenti sorcier